Moulay Bousselham: Au delà du village des veuves
March 19, 2009 by admin
Dans la lagune de Moulay Bousselham, entre Larache et Kenitra, les barques de pêche de 5 à 6 mètres assurent la survie d’une communauté maritime réduite mais active. Quand la marée le permet, les pêcheurs hissent leur moteur hors-bord sur le tableau arrière et prennent leur élan pour franchir les rouleaux qui se forment au débouché sur l’océan. Le soir, ils ramènent des soles, des maquereaux, peu de sardines et quelques daurades qu’ils vendent sur un marché de plein air, en haut de la falaise. Plus bas, quelques mareyeurs achètent en gros pour les souks de l’intérieur. Ce scénario se répète dans l’embouchure du Sebou, le fleuve qui arrose Kenitra avant d’effleurer la grande plage de Mehdia. “Maintenant, les gros bateaux ne peuvent plus remonter le Sebou, dont le lit s’est ensablé. Il faudrait draguer. Le trafic des phosphates s’est développé ailleurs”, explique Ben Chick Smail, collaborateur du pacha de Mehdia. Seules les barques de pêche peuvent franchir la barre mouvante au gré du déplacement des bancs de sable. Quand le temps est calme, la manÅ“uvre est déjà périlleuse …
“Mes trois fils sont morts noyés, deux en 1995, un autre en 2oo4, explique Mina, une femme d’une soixantaine d’années qui vit à la kasbah de Mehdia, juste au-dessus de la boucle du Sebou où est amarrée la flottille de pêche et où est implantée une conserverie d’anchois curieusement baptisée la “Monégasque”. Les noyades sont si nombreuses qu’on appelle le lieu “Douar el-Hejjalate”, c’est-à -dire “le hameau des veuves”. Mina serre contre elle sa petite-fille Narjisse, 6 ans, orpheline de père, qui doit sa survie au travail de sa mère Samira, 24 ans, employée dans une pâtisserie du village. Mina, qui soigne aussi son vieux mari, ancien pêcheur devenu impotent, retrouve chaque jour ses amies dans le marabout de Sidi el-Ghazi, une petite construction blanche à flanc de falaise.

Moulay bouslham
C’est là que se rassemblent les veuves. “Elles sont 86 dans la région, dont 56 pour ce seul village”, précise Smail. “Mon mari et ses frères n’avaient aucune assurance”, dit Samira d’un air résigné. Les assurances sociales ne sont pas obligatoires pour les artisans pêcheurs, et même sur les bateaux de la pêche hauturière, comme on nous le dira à Essaouira, souvent seuls le patron et le chef mécanicien ont les moyens de cotiser. Alors, l’accident qui laisse handicapé ou la noyade ajoutent la misère à la douleur. Pour Samira, la peine ne s’arrête pas là . À 24 ans, elle est condamnée au veuvage à vie. Impossible dans la mentalité locale de trouver un nouveau mari qui acceptera l’enfant d’un autre: “Je ne veux pas abandonner ma fille. Donc je reste seule. Deux associations viennent en aide aux veuves de marins. Mais leurs moyens sont limités. Toutefois, M. Ztito, qui préside “Les Victimes de la mer”, peut compter depuis quelque temps sur l’aide inattendue d’un mécène malais qui verse 350 dirhams (35 euros) par mois pendant deux ans à quinze femmes. Les pêcheurs eux-mêmes sont sûrs de leur bonne étoile et, si la mort. arrive, c’est parce qu’elle était écrite …
Le royaume fait de gros efforts pour organiser la profession. construit des criées, achète des vedettes de sauvetage, vues par exemple dans les ports d’El Jadida et d’Essaouira, inspecte les navires pour s’assurer de la présence des gilets de sauvetage et des fusées de détresse au moins sur les moyennes et grosses unités. Mais seule la tradition régente les barques, et elle ressemble souvent à la fatalité.
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