Essaouira: Mogador, un autre Maroc qui s’imagine

July 8, 2009 by admin  

ON voit le changement au bord de la route, à gauche juste avant d’entrer dans Essaouira: une immense pépinière, tenue de manière très professionnelle: on reconnaît le professionnalisme au fait que les plans sont bien rangés par catégories, et qu’ils sont tous de la même hauteur. Pour obtenir ce rendu, il faut s’y connaître en «élevage» de plantes.
Autre signe du changement: un peu plus loin, sur la droite, un pépiniériste artisanal s’est installé. Bien sûr, la qualité de ses plants n’est pas au niveau de la grande pépinière, mais il est là et vit de sa petite entreprise nouvelle. La «percolation», concept cher à l’ancien comme au nouveau ministre du Tourisme, Douiri et Boussaïd, a commencé. La «percolation», c’est la pénétration fine mais irréversible de façons de faire, d’idées, de richesses, de savoirs… d’un endroit vers un autre tout proche. Sans choc social ou politique, le deuxième endroit se met à niveau. Les économistes parlent aussi de «capillarité» du développement: par capillarité, le nord du Mexique s’est développé au contact de la demande américaine; par capillarité, le Maroc espère développer le nord du royaume au contact de l’Espagne et de l’Europe. On sait aujourd’hui que la percolation ou la capillarité ne fonctionnent pas de manière spontanée (ou alors c’est pour le développement de la criminalité). Il faut un encadrement, un accueil… pensés et organisés par la puissance publique, ou, pourquoi pas, la municipalité.
Notre deuxième pépinière d’Essaouira est pour l’instant seule, mais si ça continue il faudra que la ville ou la province, délimitent des espaces, apportent de l’eau… et, plus en amont, forment des horticulteurs… pour qu’un «secteur de la pépinière souiri» dépasse le stade de l’artisanat, plus ou moins amateur.

Essaouira

Essaouira

Il n’empêche que ces deux pépinières parce qu’elles se voient bien, donnent au passant une superbe leçon d’économie politique avec déclinaison sociale. Mais cela ne s’arrête évidemment pas là: le nombre d’emplois directs et indirects sur la station, d’ici deux ans, sera égal à l’actuelle population active d’Essaouira. Là, on dépasse la simple percolation.
La grande pépinière sur la droite est implantée sur quelque cinq hectares, ce qui est énorme pour ce genre d’activités. Pour autant qu’on le sache, ses plants et ses arbres (certains font déjà trois mètres de haut), ne sont pas vendus au grand public. Ils sont destinés au grand projet, de l’autre côté de la colline, le fameux projet Mogador Essaouira.
Pour le festival Gnaoua (cf. L’Economiste des 28, 29 et 30 juin 2009) ce projet a ouvert son golf, avec déjà 18 trous lesquels seront portés à 36. Les promoteurs (Risma, chef de file et T-Capital, l’opérateur) avaient invité le «tout Casa» pour montrer leur travail sur cette station qui sort de terre et fait partie du plan Azur. Et c’est là qu’on mesure que la grande pépinière, aussi grande soit-elle, n’est pas de trop pour planter ce qu’il faut planter dans cette station. On parle de 300.000 à 350.000 plants, principalement des arbres, par an, lesquels viennent non pas remplacer mais compléter la forêt existante.
En effet, cela fait partie des gènes de la station: «on ne coupe pas un arbre ou alors des têtes tomberont», disent les collaborateurs d’Amyn Alami, en riant… mais seulement à moitié. Pour preuve, ils racontent un différend entre leur patron et les concepteurs du golf à propos d’un vieil arbre (200 ans ou plus? En tout cas, avant l’invention du golf!) que Madame Nature n’avait pas placé au bon endroit selon le bréviaire golfique. «L’arbre y est toujours, vous voulez le voir?».
Mais à propos de golf, n’est-ce pas un peu trop d’eau pour ce coin qui n’en a guère? Ils attendent tous cette question-là. En effet, si le vieil arbre a valeur anecdotique, en revanche pour l’eau, le projet est dans l’ingénierie écologique, pure et dure. Mogador commence par récupérer les eaux usées de sa ville mère, Essaouira, à une petite quinzaine de km. Elles sont traitées par des… herbes dans des bassins spécialement aménagés. Puis l’eau ainsi obtenue sert à arroser les espaces verts… mais, là encore, pas n’importe comment.
Au total, l’eau d’arrosage vient des récupérations, pas des ressources si précieuses de la région. Inutile de dire que les eaux usées de la station n’iront pas telles quelles à la mer, puisque qui peut le plus peut le moins.

· Le tourisme avant l’immobilier

A mi-hauteur de la plus haute des dunes, trois grues surplombent un bâtiment qui sort à peine de terre. Pourtant, le dépliant montre deux belles villas, où sont-elles? «Juste dans les ordinateurs de nos dessinateurs», répond Amyn Alami, le patron de T-Capital et de la banque d’affaires CFG (gestionnaire de T-Capital). D’abord, l’argument central de Mogador n’est pas l’immobilier de villas. Il reprend inlassablement son analyse, où il souligne le danger qu’il y aurait à faire passer l’immobilier avant le tourisme: «L’Etat se bat tous les jours pour maintenir le cap sur la Vision 2010», contre la tendance logique et naturelle à vouloir rentabiliser vite avec les cessions immobilières, au risque de laisser la partie touristique faire ce qu’elle pourra.
C’était, et c’est encore pour longtemps, la bombe à désamorcer tout au long du déroulement du plan Azur: ne pas se laisser emporter par l’impératif immédiat, même s’il faut aussi un minimum de rentabilité à court terme. Si l’on regarde le comportement de Risma en Bourse (qui ne distribue pas de dividende!), il faut croire qu’il y a une base d’investisseurs sur le très long terme, lesquels répondent donc positivement à l’obstination des pouvoirs publics à privilégier le très long terme. Ce qui ne se fait pas sans difficultés, comme en témoignent les trous d’air rencontrés par les diverses stations du plan Azur. Les partenaires d’aujourd’hui ne sont pas ceux qui se sont lancés dans les appels d’offres d’il y a quatre ou cinq ans. On préfère négocier les finances et les partenariats plutôt que le concept.
Donc à Mogador, les plantes et le site (sans oublier la construction de l’animation d’Essaouira), passent avant l’immobilier. Pas de villas témoins pour appâter l’acheteur. Quant aux hôtels, les futurs gestionnaires sont en pourparlers avant même que les bâtiments ne sortent de terre. Deux des quatre grands hôtels seront construits par Accor (qui fut le premier à croire et parier sur l’avenir de la région) et par le thaïlandais Anantara. Pour les deux autres, l’appel à manifestation d’intérêt est lancé. Sur le plan figurent encore quatre boutiques-hôtels (petits établissements dits «de charme» de 30-40 chambres) l’appel à manifestation d’intérêt devrait avoir lieu cet été. «De toute façon, ou c’est du très bon ou ça attendra le temps qu’il faut», annonce Amyn Alami.
Et les villas qui passionnent la bourgeoisie marocaine et la jet set internationale? «Non il n’y a pas de villa témoin, pour la bonne raison, qu’on ne va pas faire des clones». Les villas seront rassemblées (pas alignées) par groupe d’une trentaine: «une sorte de petit village» et dans chacun, «il y a au moins huit modèles différents: comment voulez-vous que je vous fasse une maison-témoin pour chacune?!».
Le dépliant annonce néanmoins la couleur: ce sera du moderne (sous-entendu pas de faux historique, encore moins du folklorique). Et puis, il ne faudra pas que les maisons dépassent les arbres.
Avec un tel business plan, les financiers traditionnels suivent-ils?
Quand même, en attendant, il faut bien vivre, donc financer. L’essentiel est drainé par des fonds, T-Capital et Risma qui rassemblent des signatures comme Alliances, BMCE Bank, CDG, la Mamda, des investisseurs en Bourse… Cela stabilise le système. Il faut encore des lignes de crédits. Comment réagissent les banquiers, surtout dans cette crise, quand on leur demande des dizaines de millions pour planter des arbres? «D’abord, ce n’est pas que pour planter des arbres, rectifie Amyn Alami, et puis ils comprennent le concept, alors ça marche». Méthode Couet ou vraie réalité? Des fois quand même ça coince. Alors il y a des petits coups de pouce: la Banque centrale, le Premier ministre, plus haut encore… C’est un autre Maroc qui s’imagine et se joue dans ces stations…

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One Comment on "Essaouira: Mogador, un autre Maroc qui s’imagine"

  1. Said on Wed, 8th Jul 2009 4:28 pm 

    Bonjour,

    Pour connaitre très bien essaouira, je vais éclaircir quelques points de votre article :
    -la pépinière “artisanale” est installé depuis une dizaine d’année, et n’a donc pas attendu la “percolation” dont vous parlez. De plus ce n’est pas la seule, il y en a beaucoup plus en campagne, plus précisément dans l’arrière pays le long de l’oued ksob, afin de bénéficier le l’eau de la riviere…certe artisanal, mais qu’est ce qui n’est pas artisanale au maroc ?

    -concernant l’eau d’arrosage des golfs, Mogador récuperera à l’avenir les eaux usées traitées par jardins filtrant (2011), et mélangera cette eau “impur” et insuffisante pour les plantes à de l’eau fournit par l’onep. Pour le moment et ce depuis 2 ans, elle utilise bien les ressources précieuses de la région…

    -enfin, le chantier est en arrêt depuis 2 mois pour cessation de paiement de la Saemog depuis 9 mois…

    Mogador commence en boitant, il faut esperer que cela sera vite guérit !